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La servitude sans volontaires

Pourquoi l'intelligence artificielle générale menace d'abord la démocratie - et pourquoi la France y est moins préparée qu'elle ne le croit

Septembre 2026

Depuis cinq siècles, tous les pouvoirs ont eu une faiblesse commune : ils avaient besoin de nous. De nos bras pour produire, de nos mains pour tenir les armes, de nos yeux pour surveiller, de notre obéissance pour administrer. Une technologie arrive qui promet de rendre tout cela superflu. Elle ne s'appelle pas Big Brother. Elle s'appelle, dans le jargon des laboratoires qui la construisent, « AGI ». Et l'infrastructure qui lui permettrait de servir un pouvoir sans contrepoids est déjà, en France, largement en place.

20 heures, le 23 avril 1961

Le 21 avril 1961, quatre généraux prennent le contrôle d’Alger. Ils ont des parachutistes, des officiers d’élite, une partie de l’état-major. Ils ont surtout une conviction : la République est en train de brader l’Algérie, et l’armée doit l’en empêcher. Deux jours plus tard, le 23 avril à 20 heures, le général de Gaulle apparaît à la télévision en uniforme. Il parle de « quarteron de généraux en retraite ». Il demande à chaque soldat de refuser les ordres des putschistes. Il demande aux Français de l’aider.

On oublie souvent le détail décisif. Ce soir-là, dans les casernes d’Algérie, des centaines de milliers d’appelés du contingent écoutent le discours sur leurs postes à transistors - une technologie neuve, bon marché, portative, qui permet pour la première fois à un jeune homme de vingt ans d’entendre le chef de l’État sans passer par ses officiers. Le lendemain, les ordres ne sont plus exécutés. Le 26 avril, le putsch s’effondre. Aucun tribunal ne l’a annulé. Aucune loi ne l’a arrêté. Il est mort de désobéissance.

Retenez cette scène, et posez-vous une seule question : que se serait-il passé si les généraux avaient eu, à la place des appelés, des machines ?

Le tyran n’a que deux yeux

En 1576 paraît un texte écrit par un jeune homme de dix-huit ans, Étienne de La Boétie, et que Montaigne fera connaître. Le Discours de la servitude volontaire tient en une observation : le tyran n’a que deux yeux, deux mains, un corps. Tout ce qu’il possède au-delà, ce sont les gens qui le lui donnent. « Soyez résolus de ne plus servir, et vous voilà libres. » Deux siècles plus tard, David Hume ajoute que la force est toujours, en dernière analyse, du côté des gouvernés, et que les gouvernants ne tiennent donc que par l’opinion.

Ce n’est pas une thèse morale. C’est une thèse mécanique, et l’histoire n’a cessé de la vérifier.

Un État, quel qu’il soit, a besoin de cinq choses. De la richesse, donc des travailleurs et des contribuables. De la force, donc des soldats et des policiers qui acceptent d’exécuter. De l’information, donc des gens qui surveillent et rapportent - la Stasi employait près de 90 000 agents et quelque 170 000 informateurs pour tenir 16 millions d’Allemands de l’Est, et le maillage restait troué. De l’administration, donc des fonctionnaires qui appliquent, enregistrent, jugent. Et enfin, du consentement, ou du moins assez de passivité pour que le reste fonctionne.

Chacun de ces besoins est une faiblesse. Chaque personne enrôlée peut refuser, et au-delà d’un certain nombre les refus se coordonnent : cela s’appelle une grève, une mutinerie, une désertion. Chaque personne enrôlée sait quelque chose, et peut le dire : c’est pour cela que les crimes de masse exigent trop de complices pour rester secrets longtemps.

C’est pour cela, aussi, que même les dictatures négocient. Elles nourrissent leur population un minimum, paient leurs officiers, tolèrent une marge de pluralisme, parce qu’elles ne peuvent pas faire autrement. Et c’est pour cela qu’elles tombent quand l’appareil lâche. Leipzig, 9 octobre 1989 : 70 000 manifestants, et l’ordre de tirer qui n’est pas exécuté. Bucarest, décembre 1989 : l’armée qui passe du côté de la foule. Tunis et Le Caire, janvier 2011 : les militaires qui annoncent qu’ils ne tireront pas. Alger, avril 1961.

La science politique a même fini par mettre un chiffre sur cette dépendance. Les travaux d’Erica Chenoweth et Maria Stephan sur un siècle de mouvements de résistance civile montrent qu’aucune campagne non violente ayant mobilisé activement et durablement environ 3,5 % de la population n’a échoué dans leur corpus. Non parce que 3,5 % est un nombre magique, mais parce qu’à cette échelle le pouvoir ne trouve plus assez de mains pour faire ce qu’il veut.

Ce garde-fou-là, celui du nombre, est le seul qui ait jamais vraiment fonctionné. Il est aussi le seul qu’une technologie puisse retirer d’un coup.

Ce que « AGI » veut dire, et pourquoi ce n’est plus un mot de science-fiction

Il faut d’abord écarter un malentendu. L’intelligence artificielle générale - AGI, pour artificial general intelligence - n’est pas un robot conscient, ni une entité qui « se réveille ». C’est une définition de capacité : un système capable d’accomplir la plupart des tâches cognitives que font les humains, à un niveau au moins comparable, de façon autonome, sur des durées longues. Écrire un rapport, coder un logiciel, planifier une opération, gérer une chaîne logistique, analyser des millions de documents, coordonner d’autres systèmes. Pas mieux qu’un humain sur chaque tâche, mais aussi bien sur presque toutes, sans dormir, en un million d’exemplaires.

Personne ne sait quand une telle capacité existera. Mais les acteurs qui comptent se comportent comme si c’était pour bientôt, et c’est cela qui devrait retenir l’attention.

Les dirigeants des principaux laboratoires ont publiquement avancé des horizons courts : Dario Amodei, patron d’Anthropic, écrivait fin 2024 qu’une IA « puissante » pourrait arriver dès 2026 ; Demis Hassabis, chez Google DeepMind, parle de cinq à dix ans ; Sam Altman, chez OpenAI, a répété que la question n’était plus « si » mais « quand ». On peut discuter leur objectivité - ils vendent le produit. On ne peut pas discuter l’argent qui suit : le projet Stargate, annoncé en janvier 2025 à la Maison Blanche, engage 500 milliards de dollars sur quatre ans dans des centres de calcul aux États-Unis ; en février 2025, au sommet de Paris sur l’IA, Emmanuel Macron annonçait 109 milliards d’euros d’investissements privés en France. Les États, eux, traitent les puces d’IA comme une matière stratégique : Washington en contrôle les exportations comme on contrôlait autrefois l’uranium.

Les indices sont aussi dans l’usage. Des agents logiciels écrivent aujourd’hui une part croissante du code informatique mondial, sous supervision humaine de plus en plus légère. Des systèmes réussissent les examens du barreau, de médecine, des olympiades de mathématiques. En avril 2025, un scénario détaillé rédigé par d’anciens chercheurs d’OpenAI, « AI 2027 », décrivait mois par mois une trajectoire vers des systèmes autonomes capables d’accélérer leur propre développement ; on peut trouver ce document alarmiste, mais il a été pris au sérieux par les gens dont c’est le métier.

Et puis il y a la guerre, qui est toujours en avance. En Ukraine, les drones sont devenus l’arme principale du champ de bataille, et la tendance va vers des engins qui trouvent seuls leur cible quand le brouillage coupe la liaison avec l’opérateur. En avril 2024, une enquête du média israélien +972 Magazine décrivait un système baptisé « Lavender » qui aurait généré des dizaines de milliers de cibles humaines à Gaza, avec une validation humaine réduite à quelques secondes par nom. Le Pentagone poursuit un programme, Replicator, visant à déployer des milliers de systèmes autonomes à bas coût.

Ce que ces exemples ont en commun : à chaque étape, un humain de moins dans la boucle.

Ce que la machine retire, un par un

Reprenez les cinq besoins du pouvoir, et regardez ce qu’il en reste.

La richesse. Si des systèmes produisent l’essentiel de la valeur, la population cesse d’être la source des revenus de l’État. Nous avons un modèle de ce qui arrive alors : les États dont la richesse ne dépend pas du travail de leur peuple - les pétromonarchies, typiquement - sont en moyenne moins démocratiques, plus inégalitaires, moins soucieux de leur population. Les économistes appellent cela la malédiction des ressources. L’AGI, c’est un gisement de pétrole pour tous les gouvernements de la planète.

Et la grève, l’arme historique des Français - 1936, 1968, 1995, 2023 - cesse de fonctionner, non parce qu’elle est interdite, mais parce qu’elle ne coûte plus rien à personne. Des gens qui cessent de travailler sans que la production baisse ne sont plus qu’un rassemblement.

La force. Des armes autonomes n’ont pas d’appelés. Elles n’écoutent pas la radio. Le devoir de désobéissance à l’ordre manifestement illégal, inscrit dans le code de la défense, ne s’applique qu’à ceux qui peuvent désobéir.

L’information. Ici, la rupture est la plus nette. Un opérateur devant un écran peut décider de ne pas signaler la personne qu’il reconnaît. Un informateur peut se taire. Un agent peut détourner les yeux. Un algorithme n’a aucune de ces options : il surveille tout le monde à la fois, sans fatigue, sans pitié, sans être corruptible, et il ne peut pas être ému par ce qu’il voit.

L’administration. Le fonctionnaire qui ralentit un dossier, l’inspecteur qui « oublie » un contrôle, le greffier qui prévient un avocat : ce freinage administratif, invisible et constant, est l’un des contre-pouvoirs les plus efficaces qui soient. Un système exécute à la vitesse de la machine et journalise tout.

Le consentement. Si le pouvoir n’a plus besoin de vos bras, de vos armes, de vos yeux ni de vos signatures, il n’a plus besoin de votre accord, parce que votre accord n’a jamais été qu’un moyen d’obtenir le reste.

Ce qui se produit, en termes de mécanique du pouvoir, est un rétrécissement de la coalition nécessaire. Aujourd’hui, tenir un pays exige la loyauté effective de dizaines de milliers de personnes aux postes de commande. Une coalition de cette taille est impossible à garder secrète, coûteuse à acheter, sujette aux défections. Avec des systèmes qui exécutent, la coalition se réduit à ceux qui contrôlent les systèmes. Quelques dizaines de personnes. Une coalition de cette taille se garde loyale par simple intérêt et se purge facilement.

Un dernier point, que l’on oublie. Les dictatures meurent souvent avec le dictateur : la mort de Franco, celle de Staline, rouvrent des négociations que le régime avait fermées. Un pouvoir dont la continuité est assurée par des systèmes n’a pas de crise de succession.

Ce n’est pas demain : ce qui existe déjà

L’objection vient toujours au même moment : tout cela suppose une chaîne d’hypothèses invérifiables. La réponse est que la chaîne est décomposable, et que plusieurs de ses maillons sont déjà posés.

À l’étranger, la démonstration est faite. Au Xinjiang, Human Rights Watch a documenté dès 2019 une plateforme intégrée qui agrège les données de reconnaissance faciale, de téléphonie, de consommation et de déplacement de la population ouïghoure pour désigner automatiquement des individus à interroger ou à interner. Ce n’est pas un projet : cela fonctionne, avec la technologie d’il y a cinq ans.

En France, le récit est moins spectaculaire mais plus instructif, parce qu’il montre comment l’infrastructure se construit sans que personne ne l’ait voulue.

En mars 1974, Le Monde révèle le projet SAFARI : l’État veut interconnecter tous ses fichiers autour d’un identifiant unique, le numéro de sécurité sociale. Le scandale est tel qu’il produit, en 1978, la loi Informatique et Libertés et la CNIL. C’est le moment fondateur : la France a inventé son autorité de protection des données précisément par peur du fichage automatisé.

Depuis, la courbe s’est inversée, et chaque étape a eu une bonne raison.

La loi Renseignement de 2015, après les attentats, légalise les « boîtes noires » : des algorithmes installés chez les opérateurs pour détecter automatiquement des comportements suspects dans les données de connexion de tous. L’autorité de contrôle créée pour l’occasion, la CNCTR, rend des avis que le Premier ministre peut ne pas suivre. L’état d’urgence déclaré en novembre 2015, prorogé six fois, dure deux ans ; puis la loi SILT de 2017 en fait basculer l’essentiel dans le droit commun. Les mesures d’exception n’ont plus besoin d’exception.

Puis viennent les Jeux olympiques. La loi de mai 2023 autorise, « à titre expérimental », la vidéosurveillance algorithmique : des logiciels qui analysent en temps réel les flux des caméras pour détecter des « événements anormaux ». Fin prévue : mars 2025. Ce qui suit est un cas d’école. Le gouvernement fait voter une prolongation jusqu’en 2027 par amendement dans une loi sur les transports ; le Conseil constitutionnel la censure le 24 avril 2025, comme cavalier législatif. En janvier 2026, l’Assemblée la revote dans la loi sur les Jeux d’hiver de 2030. Le 19 mars 2026, le Conseil constitutionnel la valide sur le fond. En juillet 2026, la loi RIPOST la prolonge jusqu’à fin 2030 et l’étend à l’intérieur des bâtiments ouverts au public. Le garde-fou a fonctionné une fois, sur un motif de procédure, et il a coûté neuf mois. Pendant ce temps, le nombre de caméras de voie publique contrôlées par les forces de l’ordre est passé de 60 000 en 2013 à 90 000 en 2023.

Il faut être précis sur ce que ce récit démontre. Il ne démontre pas qu’un gouvernement français prépare une dictature. Il démontre trois choses plus inquiétantes. Que chaque brique a été posée par des gens de bonne foi, en réponse à un problème réel - le terrorisme, les Jeux, la pandémie. Que les contre-pouvoirs ralentissent sans arrêter : aucune mesure de surveillance adoptée en France depuis vingt ans n’a jamais reculé. Et que les outils survivent au gouvernement qui les a créés. Un dispositif construit par une majorité pour un usage précis est intégralement disponible pour la majorité suivante, quelle qu’elle soit.

C’est le test le plus ancien du constitutionnalisme : accepteriez-vous que votre pire adversaire politique dispose de ce pouvoir ? Parce qu’un jour il en disposera.

Le 10 juillet 1940, ou pourquoi le droit ne nous sauvera pas

On se rassure en pensant que la Constitution empêchera le pire. L’histoire française dit exactement le contraire.

Le 10 juillet 1940, dans le Grand Casino de Vichy, les députés et sénateurs de la Troisième République votent par 569 voix contre 80 une loi confiant au maréchal Pétain le pouvoir de rédiger une nouvelle constitution. La procédure de révision prévue par les lois de 1875 est scrupuleusement respectée. Dès le lendemain, Pétain s’attribue tous les pouvoirs, évince le président de la République, ajourne les chambres. Elles ne se réuniront plus jamais. Le dernier acte du Parlement de la République a été de mettre fin à la République, en suivant ses propres règles.

Et personne n’a pu dire non, parce qu’il n’existait personne pour cela : la France n’a eu de juge constitutionnel qu’en 1958.

Elle en a un aujourd’hui, et il vaut la peine de regarder comment il est fait. Neuf membres, nommés par tiers par le président de la République et les présidents des deux chambres, sans qu’aucune qualification juridique soit exigée. Trois nominations bien placées suffisent à en changer la majorité. En Allemagne, les juges de Karlsruhe sont élus aux deux tiers du Bundestag, précisément pour rendre la capture impossible sans consensus. L’article 16, qui donne les pleins pouvoirs au président en cas de crise grave, n’a été utilisé qu’une fois - par de Gaulle en 1961, pendant cinq mois, bien après la fin du putsch qui l’avait justifié ; le contrôle ajouté en 2008 se limite à un avis. Et la seule clause que la Constitution déclare intouchable, « la forme républicaine du gouvernement », a déjà été contournée : en 1962, de Gaulle a révisé la Constitution par référendum direct, sans passer par le Parlement, et le Conseil constitutionnel s’est déclaré incompétent. La brèche n’a jamais été refermée.

Ajoutez le contexte. Depuis la dissolution de juin 2024, l’Assemblée nationale est éclatée en trois blocs qui ne parviennent pas à s’entendre. Trois Premiers ministres se sont succédé en un an ; deux gouvernements sont tombés sur le budget ; il a fallu une loi spéciale, fin 2025, pour que l’État puisse lever l’impôt au 1er janvier. On peut y voir la démocratie qui fonctionne - le président a dissous, il a perdu, il est contraint. On peut aussi se souvenir que la Cinquième République elle-même est née, en 1958, d’une paralysie parlementaire et d’une crise, et que la réponse française au blocage a historiquement été de renforcer l’exécutif plutôt que les contre-pouvoirs. Dans une période où « plus personne n’arrive à décider », un pouvoir qui promet de décider sans négocier n’a même pas besoin de se présenter comme autoritaire. Il lui suffit de se présenter comme efficace.

Quant à la présidentielle de 2027, il n’est pas nécessaire de désigner un camp pour poser le problème : quel que soit le vainqueur, il héritera de l’intégralité des dispositifs accumulés depuis 2015. Un garde-fou qui ne tient que parce que son titulaire actuel est modéré n’est pas un garde-fou. C’est un pari.

Ce que vous pouvez faire, vous

Arrivé ici, le lecteur attend la phrase rituelle : il faut réguler. Elle est vraie et elle est inutile, pour deux raisons. La première est qu’elle s’adresse à des institutions que le lecteur ne contrôle pas. La seconde est qu’elle suppose un régulateur indépendant de ce qu’il régule, alors que les canaux qui forment l’opinion appartiennent à ceux qui peuvent les acheter, et que les canaux institutionnels offerts aux citoyens entre deux élections sont faibles par construction. À l’été 2025, une pétition contre la loi Duplomb dépassait deux millions de signatures ; la loi a été promulguée. À l’été 2026, une pétition contre la proposition de loi sur la présomption de légalité des tirs policiers franchissait 720 000 signatures ; la commission des lois l’a classée, comme le règlement le lui permet. Ces plateformes sont conçues pour n’avoir aucun effet sur le parcours d’un texte, quel que soit le nombre.

Il faut donc revenir à ce que l’histoire enseigne vraiment. Le 23 avril 1961, le régime n’a pas été sauvé par une loi, mais par des gens qui, au moment décisif, savaient ce qu’ils ne feraient pas. Le 10 juillet 1940, il est mort parce que 569 personnes ont décidé sous pression, sans s’être engagées à rien avant. La différence entre les deux dates n’est pas juridique. Elle est dans l’engagement préalable.

Et il y a une fenêtre. Elle tient au fait que, pour quelques années encore, des humains sont dans toutes les boucles : ceux qui fabriquent les systèmes, ceux qui les déploient, ceux qui votent leur cadre légal, ceux qui les font fonctionner. Chacun d’eux est encore un appelé avec un transistor. Voici, concrètement, ce que cela permet.

Restez dans les boucles qui comptent. Les élections françaises sont comptées à la main, publiquement, dans 70 000 bureaux, par des centaines de milliers de bénévoles. C’est un archaïsme, et c’est un dispositif de sécurité : falsifier ce scrutin exigerait une complicité de masse. Soyez assesseur. Refusez toute « modernisation » qui remplacerait le dépouillement public par un système que personne ne peut vérifier de ses yeux. Exigez qu’une décision de force ou de justice passe par un humain nommé, responsable, révocable.

Agissez là où les caméras se décident. La vidéosurveillance est une compétence municipale. Les conseils issus des élections de mars 2026 votent, ces mois-ci, les contrats et les extensions. Un mail au maire, une question en conseil municipal, une demande d’accès au contrat et au rapport d’évaluation : c’est peu, et c’est exactement le niveau où ces décisions se prennent sans débat.

Si vous travaillez dans la technique, la sécurité ou l’administration, votre poste est un garde-fou. En 2018, quelque 4 000 salariés de Google ont signé contre le projet Maven, un contrat d’analyse d’images de drones pour le Pentagone ; l’entreprise ne l’a pas renouvelé. Les clauses de conscience ne sont pas un luxe de militant : elles sont la version professionnelle de l’appelé de 1961. Décidez maintenant, à froid, ce que vous ne construirez pas, ce que vous ne déploierez pas, ce que vous n’exécuterez pas.

Financez le contentieux. Ce sont des recours de La Quadrature du Net devant la Cour de justice de l’Union européenne qui ont fait tomber, en 2020, des pans entiers de la conservation généralisée des données en France. Le droit ne sauvera pas seul, mais il coûte du temps à l’adversaire, et le temps est la ressource dont nous manquons.

Écrivez vos lignes rouges, et écrivez-les à plusieurs. C’est la leçon la plus importante, et la moins pratiquée. Une ligne rouge décidée seul, sous pression, le jour même, cède - c’est 1940. Une ligne rouge écrite à l’avance, publiquement, avec d’autres, tient - c’est 1961. Quels signaux vous feraient dire « non » ? L’article 16 prolongé au-delà de son avis de contrôle. Un avis du Conseil constitutionnel ignoré. Un scrutin numérisé sans dépouillement public. Une force létale autonome déployée sur le territoire. Nommez-les, datez-les, signez-les, et sachez qui d’autre les a signés.

C’est ici qu’une piste, que j’explore avec quelques autres, prend son sens. Si l’AGI retire à la démocratie son seul garde-fou réel - la coopération humaine de masse -, alors la réponse n’est pas de chercher un garde-fou technologique, qui sera capturé comme les autres. C’est de construire des garde-fous faits uniquement de cela : des gens qui se connaissent, qui se sont engagés à l’avance, et dont l’engagement est vérifiable.

Concrètement : des cellules locales d’une dizaine de personnes, qui se réunissent en présence, mangent ensemble, et consignent leurs griefs et leurs engagements dans des registres papier, chaînés page à page, répliqués de ville en ville - une mémoire collective que personne ne peut effacer ni réécrire à distance, parce qu’elle n’est pas en ligne. Aucun chef, aucune tête à couper : un texte ne devient parole commune que si un quorum de cellules de territoires différents l’atteste. Une légalité stricte et une transparence totale, parce que la protection historique des mouvements civils n’a jamais été le secret mais le nombre et la visibilité - c’est ainsi que le KOR polonais, en 1976, a survécu à un État policier en publiant les noms et adresses de ses membres. Et un travail patient de traduction des lois en langage clair, pour que la compréhension ne dépende plus des canaux que l’argent possède.

On reconnaîtra dans ce dispositif les cahiers de doléances de 1789, Solidarność, les registres notariés, et même la logique d’une chaîne de blocs, ramenée à l’échelle humaine et au papier. Ce n’est pas un hasard. Toutes ces pièces ont déjà fonctionné, séparément, à des époques où le pouvoir avait besoin des gens. Le pari est qu’assemblées à l’avance, elles peuvent constituer la seule chose qu’une machine ne fabrique pas : de la confiance entre voisins, engagée par écrit, avant la crise.

Les transistors

Le transistor, en 1961, n’était pas conçu pour sauver une république. C’était un objet de consommation, vendu pour écouter de la musique. Il s’est trouvé que, ce soir-là, il a donné l’avantage au nombre : il a permis à des centaines de milliers de jeunes gens d’entendre autre chose que leurs officiers, et de décider ensemble.

Chaque technologie tombe d’un côté ou de l’autre de cette ligne. L’imprimerie, la radio, internet ont chacune, un temps, servi le nombre avant de servir ceux qui savent les acheter. Rien ne dit de quel côté tombera celle-ci. Ce que dit l’histoire, en revanche, c’est que la réponse n’est jamais dans la technologie elle-même. Elle est dans ce que les gens ont décidé avant qu’on leur demande.

Nous sommes encore, pour peu de temps, des appelés avec un transistor. La question n’est pas de savoir ce que dira la voix. C’est de savoir si nous aurons décidé, à l’avance et ensemble, ce que nous ne ferons pas.